Blog de Michèle Audin (site miroir)

Personnalités, Point d'histoire

Souvenirs de Maxime Lisbonne – 30 – À Versailles

Suite de l’épisode précédent. Comme toujours les dates sont celles de la publication dans L’Ami du Peuple, et ce qui est en bleu m’est dû.

 [À Versailles, les prisonniers ont été sans cesse trimballés d’une prison à une autre, avec les diverses ambulances et l’hôpital militaire, on va voir que les souvenirs de Maxime Lisbonne sont assez confus quant à la chronologie.]

Au bout d’une heure et demie d’attente mortelle, je fus mis en cellule et ne reçus la visite du docteur, attaché à la prison, que le lendemain soir à quatre heures.
Il se nommait M. de Bérigny, paraissant âgé de soixante ans et sourd comme un banquier qui ne veut pas vous prêter d’argent.
Il m’ordonna, simplement, des cataplasmes pour mes blessure; aucune tisane, aucune nourriture différente de celle de la prison, qui consistait en une livre de pain noir et du bouillon d’haricots.

J’avais pour voisins de cellule Ferré, Rossel, Rochefort, Blanqui [Là il y a une confusion de dates : Auguste Blanqui était prisonnier au fort du Taureau qu’il n’a quitté que le soir du 12 novembre (voir cet article). Maxime Lisbonne n’a pu l’avoir comme voisin de cellule que bien après sa propre arrivée à Versailles.], etc.

Pendant quinze jours, je fus entre la vie et la mort, sans aucun soin. Le médecin de la prison et M. Coussal directeur [sic, Coussiol], avaient averti le chef de la justice militaire qu’ils ne pouvaient me garder plus longtemps. [Encore quinze jours après le 20 juin, nous sommes au minimum le 5 juillet.]

Gaillard répondit qu’il valait mieux que je crevasse en cellule et qu’il n’y avait pas de place à l’hôpital militaire. Cependant quelques jours après, j’y fus transporté mourant, sur un brancard, par des lignards du poste de la prison.
On m’avait saisi, à mon arrivée, trois francs cinquante, qui ont servi à payer les citrons de ma limonade.

En arrivant à l’hôpital, je fus conduit dans une salle au 2e étage et couché en attendant la contre-visite de trois heures. Un médecin militaire du nom de Denis vint auprès de moi, examina ma blessure et regarda sur ma pancarte le nom que je portais:

Lisbonne, s’écria-t-il, rien à ordonner à cette canaille-là.

Une demi-heure après, je fus descendu au premier étage dans une petite salle contenant 8 lits situés à côté du cabinet du docteur Dujardin-Beaumety.
Dans cette salle, j’avais pour compagnons de captivité et malades Gustave Maroteau, le père de Paschal Grousset, Henri Maret, Gromier, le capitaine Arnaud. [Il n’est pas certain que Maxime Lisbonne ait vu tous ces détenus à l’hôpital. Gromier n’y était pas quand Maxime Lisbonne y est arrivé, mais il nous indique des dates précises. Le 11 juillet, il écrit :

En entrant dans la maison de justice, je me croise avec Lisbonne qui en sort, sur un brancard, pour aller à l’hôpital, sa blessure ayant pris un caractère inquiétant.

Lui-même n’est transféré à l’hôpital que le 15 août.]

Je restai donc jusqu’au lendemain matin sans aucun soin que ceux de la sœur Clotilde, qui consistaient à m’avertir que si le nommé Dieu, qui m’attendait, m’appelait à lui, je devais me préparer à mourir blanc comme une colombe. Cette exhortation ne me faisait aucun bien à ma blessure. Cette jeune sœur avait le mérite de ne pas croire un seul mot de ce qu’elle me disait. [Gromier la qualifie de « notre belle et bonne infirmière ».] De plus elle aimait beaucoup les militaires et un beau matin elle se tirait des pieds en Belgique avec le capitaine Arnaud.

Le lendemain matin à 7 heures, M. Dujardin-Beaumetz, chef du service de santé de la division où je me trouvais, apprit par moi et par sa sœur Clotilde la réception qui m’avait été faite par son subordonné M. Denis. Il le fit appeler, le tança vertement en lui disant ces paroles textuelles: Communards, soldats de l’armée régulière, il n’y a ici que des blessés et toutes opinions politiques doivent disparaître. [Selon Edgar Monteil, dans ses Souvenirs de la Commune, p.188, ce médecin, Dujardin-Beaumetz, a commenté que la blessure de Lisbonne avait été faite par plus d’une balle.

Non, aurait répondu Lisbonne, mais à l’ambulance de Vincennes, le médecin me donnait des coups de bistouri dans la plaie.]

9 avril 1885

Après le speech de M. Dujardin-Beaumetz à son subordonné, je me suis dit: Cette fois, j’ai peut-être un peu de chance pour être soigné — je ne m’étais pas trompé.
En effet, ce médecin est le seul à qui les communards qui ont passé par ses mains, en général, et moi en particulier, aient conservé une sincère reconnaissance.

[Je continue à recueillir des précisions dans le livre de Marc Amédée Gromier. Celui-ci arrive donc à l’hôpital militaire le 15 août. Il est dans la salle 138, avec Gustave Maroteau, atteint d’une maladie de poitrine, Lisbonne, dont la blessure est loin d’être guérie, et un nommé Stefanes Poles, dont Gustave Maroteau et Lisbonne pensent qu’il n’a été placé avec eux que pour prendre note de leurs conversations.

Noter que le « procès des membres de la Commune » est commencé.

Ils reçoivent des visites, Gromier et Lisbonne de leurs femmes, Maroteau de sa mère. Et même, le 23 août, le fils de Lisbonne vient et apporte ses économies à son père !

Je note que Marcel Cerf dit que Lisbonne occupe le lit dans lequel Vermorel est mort, alors que Gromier dit que c’est lui.

Quant à l’ex-colonel Lisbonne, toujours gai, toujours vaillant, malgré ses tortures atroces, qui pourrait ne pas être ému de pitié à le voir étendu sur son lit, avec une jambe entièrement paralysée par une blessure dans le genou, blessure si singulière que la balle est encore logée derrière la rotule. Ou je me trompe fort, et je le désire vivement, ou ces deux malheureux vont être condamnés à mort, Maroteau pour avoir écrit un article contre Darboy, l’archevêque de Paris, fusillé pendant la terrible semaine; Lisbonne pour sa part active à l’insurrection.]

(À suivre)

Livres cités

Gromier (Marc-Amédée), La Commune Journal d’un vaincu, recueilli et publié par Pierre de Lano, Victor Havard (1892).

Monteil (Edgar)Souvenirs de la Commune, Charavay frères (1883).

Dont la première page fait la couverture de cet article (copiée sur Gallica).